Les chemins, les haies et l'eau
Les paysages actuels ont été façonnés par les hommes et particulièrement par des générations de paysans qui savaient utiliser la nature tout en la préservant. Souvent les chemins bordés de haies étaient composés d'arbres (chêne, châtaignier, orme ou saule) ou d'arbustes (noisetier, aubépine, prunellier) souvent implantés en talus. Ces structures datent depuis très longtemps puisque certains talus remontent à l'époque romaine.
Les haies parallèles aux courbes de niveau évitaient le ruissellement, elles retenaient la terre transportée par l'eau depuis le haut des champs. Beaucoup de talus ont été implantés sur les lignes de rupture de pente. Il est évident que le système talus, haies, chemins n'a pas été conçu par hasard. Tout cela est favorable à une transition lente vers les vallées et sert à réalimenter les sources en cas de fortes pluies, l'eau dévalera moins vite la pente, diminuant la force de la crue et les transports de terre ou de polluants comme les nitrates, phosphates ou pesticides.
Les chemins et les haies jouent un rôle primordial dans le régime hydrique des cours d'eau. Les chemins, les haies perpendiculaires aux pentes et les haies qui ceinturent les fonds de vallée freinent ainsi le ruissellement de l'eau, contribuant ainsi à la recharge des nappes. Tout ce qui freine l'eau est bon, tout ce qui l'accélère est mauvais.
Au niveau des cultures nous savons que plusieurs choses permettent de lutter contre l'érosion : les racines qui fixent les plantes, ainsi que les parties aériennes, tiges et feuilles, les cultures semées en automne, blé, orge, colza protègent le sol durant l'hiver. Sont également efficaces les prairies permanentes qui constituent une couverture végétale, le labourage du sol suivant les courbes de niveau, enfin tout ce qui fait partie du paysage typiquement français : talus, haies, chemins, fossés ont la même fonction de retenue de l'eau. Les haies ont même un effet de brise vent. En revanche le maïs, la pomme de terre, la betterave sucrière, le lin et la vigne plus au sud, laissent le sol à nu pendant une bonne partie de l'année.
En France, le succès du remembrement s'explique par des raisons économiques et historiques. A la fin de la dernière guerre la France est contrainte d'importer des biens alimentaires, c'est le plan Marshal. Un énorme effort est nécessaire pour moderniser l'agriculture. Le remembrement apparaît comme la seule solution. On supprime alors fossés, talus, haies, chemins, les petits cours d'eau sont éliminés, rectifiés ou bétonnés. On fait sauter la majorité des obstacles, on augmente la longueur des parcelles en augmentant du même coup la longueur des pentes.
En Bretagne les deux tiers des haies disparaissent en 40 ans. L'eau devient souvent impropre à la consommation. Dans le même temps, les rendements passent de 20 à 60 quintaux par hectare. C'est la fuite en avant. Les agriculteurs n'ont pas le choix, il faut des gains de productivité constants. Il n'y a plus la place pour les haies ou les chemins qu'il faut contourner, le petit ruisseau bucolique, les arbres, la prairie permanente peu productive, la flore et la faune.
Les conséquences seront très graves : pollution de l'eau, disparition de la faune et la flore, dispersion des engrais, 200 000 km de haies. Il faut savoir qu'un kilomètre de haie vaut un hectare de forêt. Le phénomène de ruissellement et d'érosion est accentué provoquant des désordres en aval : inondations, dépôt de boues, envasement, pollution des rivières par les engrais et pesticides
A la moindre précipitation l'eau fait mouvement vers le fond du bassin versant, le ruissellement se fera très vite avec la pente et le peu d'obstacles sur son passage. Dans certains cas, elle creuse au beau milieu des parcelles des rigoles énormes où l'on pourrait loger une voiture. Deux exemples de ce genre coupent la chaussée Jules César.
Dans le Vexin, le sol est recouvert de limons épais très fertiles, mais présente l'inconvénient d'être très instable, car dès qu'il pleut, il forme une croûte superficielle imperméable, propice au ruissellement et à l'érosion dès que la pente atteint 3-4 %. C'est le phénomène de battance.
Depuis 50 ans, la restructuration foncière a favorisé la suppression de la majorité des obstacles en augmentant la longueur des parcelles et celle des pentes. Mais il ne s'agit pas de revenir en arrière, en recréant tous les chemins d'antan ou toutes les haies. Il suffirait, dans le Vexin, de sauvegarder quelques chemins bordés de haies, avant qu'il ne soit trop tard. Cela contribuerait à l'amélioration des paysages et de l'agriculture.
Les effets bénéfiques des haies sont encore très mal perçus. Elles ont pourtant une richesse faunistique et floristique, elles sont efficaces contre l'érosion et les pollutions.
Une ancienne voie romaine comme la Jules César, perpendiculaire aux labours à 20 mètres en contre bas de la ligne de faîte, bordée par des petits arbustes, trouve ici la justification de sa restauration.