Contribution d'un groupe d'études du Conseil Scientifique du Parc Naturel Régional du Vexin français au sujet de l'érosion des terres
Quarante-neuf communes du Val d'Oise touchées par les inondations, dont vingt concernées par les coulées de boues, tel est le bilan des dégâts enregistrés à la suite d'événements climatiques récents : précipitations automnales de 1999, pluies hivernales de 1999-2000, précipitations orageuses des mois de mai-juillet 2000. Ces données apparaissent dans le rapport commandé par la Préfecture du Val d'Oise à la DDE, réalisé par le GRIF et rendu public en mai 2001.
Ce bilan est lourd, mais il n'est pas exceptionnel, il ne fait que s'ajouter à une succession de phénomènes à répétition qui touchent le Vexin, la résultante étant tristement identique : érosion des terres cultivées, inondations et coulées de boues, transitant par les fossés, les chemins et les routes pour atteindre in fine les bas des versants : jardins, cours et maisons.
Le travail réalisé par le GRIF aboutit aux mêmes conclusions que celles présentées en avril 1998 par le Groupe d'étude de l'érosion des sols, du Comité Scientifique du PNR du Vexin français après les violents orages de 1997. Entre-Temps, force est de constater que les mêmes faits produisent les mêmes effets, faute d'une entente de tous les acteurs du drame.
Ces faits quels sont-ils? Quelles en sont les causes?
Erosion des terres et coulées de boues ne sont pas spécifiques du Vexin français. Les régions voisines : Pays de Caux, Picardie, Somme, subissent aussi ce type de dégâts. Mais si les avatars climatiques peuvent être relativement identiques, la réponse du milieu naturel ne l'est pas systématiquement, chaque "région naturelle" possédant des caractéristiques qui lui sont propres et chaque territoire étant géré de façon différente par ses occupants.
Quelles sont les caractéristiques physiques dans le Vexin français?
Topographie, hydrographie, pédologie font de ce territoire un ensemble plus complexe que ne le laisse supposer une rapide traversée du secteur.
La topographie : contrairement à l'idée traditionnelle, le Vexin français ne se résume pas à un plateau, comme c'est le cas de la Picardie par exemple. C'est une région au relief diversifié, admettant des buttes dominant une morphologie relativement plane mais disséquée par un remarquable système de dépressions aux versants plus ou moins accentués. Quand on sait que le ruissellement naît et se développe en fonction de la pente, de sa valeur, de sa longueur, on mesure l'importance des caractéristiques topographiques du secteur.
L'hydrographie : le système hydrique s'organise autour de 3 vallées majeures : l'Epte, l'Oise et la Seine, vers lesquelles convergent les talwegs secondaires à écoulement permanent : la Viosne tributaire de l'Oise, l'Aubette de Magny de l'Epte, l'Aubette de Meulan, la Montcient de la Seine.
L'ensemble vallées majeures, talwegs secondaires et vallons secs ou à écoulement temporaire détermine une série de bassins versants dont la configuration reflète, d'une part la structure profonde du Vexin, liée à son histoire tectonique, d'autre part la nature lithologique des substrats géologiques.
Ce système de pentes et de drains constitue le facteur principal de l'organisation du ruissellement des eaux pluviales. Or ce ruissellement apparaît même sur des pentes très faibles, inférieures à 5%. Le facteur déterminant des premières formes d'érosion est la longueur de la pente, le ruissellement s'accélérant en se concentrant. Ces formes primaires de l'érosion peuvent apparaître non seulement sur les versants des vallées drainées mais aussi sur ceux des vallons secs. Ainsi les dégâts peuvent se manifester sur le double réseau de pentes, nul versant n'étant à l'abri de l'érosion.
La pédologie : (ne sont abordées ici que les terres cultivées à l'exclusion donc des buttes). Le substratum géologique du Vexin français est fait de successions de couches sédimentaires alternativement tendres (sables) et résistantes (calcaires). L'incision des vallons et vallées se fait dans ce contexte dont il faut tenir compte puisqu'il détermine en particulier les aquifères. Mais en dehors des ravins, ravines et chemins creux, rares sont les affleurements géologiques visibles, parce qu'ils sont masqués sur les interfluves par des formations superficielles plus ou moins épaisses, de deux provenances :
Ce constat est important car il est à l'origine de la mauvaise "agrégation" des sols développés à partir de ces roches mères. De tels sols sont facilement déstructurés, en particulier par les premières pluies après les labours. Ils manquent naturellement l'argile et le calcium. Malheureusement ils manquent aussi de matière organique, autre liant intervenant dans la cohésion d'une bonne terre de culture.
L'absence ou la carence de ces trois constituants indispensables à la résistance des sols à l'érosion explique leur fragilité, leur "disponibilité", la facilité avec laquelle leurs matériaux sont pris en charge par le ruissellement pluvial, en l'absence de végétation couvrante.
Le mécanisme est toujours le même : l'impact des gouttes de pluie (splash) déstructure les mottes, les matériaux fins libérés constituent avec l'eau un film boueux (croûte de battance) qui obture les pores et imperméabilise la formation. Sur la surface lisse où l'infiltration est impossible un ruissellement, d'abord pelliculaire s'amorce puis se concentre en prenant de la vitesse dans les moindres collecteurs : sillons, traces d'engins, chemins, jusqu'à constituer ces coulées de boues qui ne s'arrêterons qu'en arrière d'un obstacle : haie, mur, ou en fin de course lorsque s'annule la pente, ce qui est le cas en espace urbanisé.
Le phénomène est d'autant plus dangereux et spectaculaire que les pluies sont exceptionnellement fortes et violentes, comme c'est souvent le cas sous orage.
Fonctionnement d'un système érosif
L'érosion est un système dynamique enchaînant trois phases étroitement dépendantes, quelle que soit l'échelle considérée, bassin versant, versant, parcelle sur un versant : ablation de terres, transit par ruissellement pelliculaire et/ou concentré, accumulation aval.
Ce constat est incontournable. L'admettre conditionne le traitement de l'érosion. Il est illusoire de tenter de traiter une seule partie du système, en particulier en bout de course là où les dégâts sont les plus spectaculaires, c'est-à-dire au niveau des zones réceptrices, qui correspondent souvent aux zones urbanisées.
L'expérience montre que les traitements "lourds", de type bassin d'orage ou de retenue, ne sont que des palliatifs temporaires aux inondations. Leur localisation, à la limite des terres agricoles font qu'ils n'ont aucun effet sur le ruissellement ni sur l'érosion amont.
La conclusion s'impose : le traitement du système érosif doit être envisagé globalement, dans son intégralité. La lutte contre ce phénomène à répétition dépend donc de l'ensemble des usagers de l'espace concerné, de leur prise de conscience des risques et de leur volonté de stopper le fléau.
Devraient logiquement s'enchaîner :
La présentation des moyens de lutte dans le rapport du GRIF fait état de solutions préventives classiques :
En conclusion force est de revenir sur l'indispensable complémentarité des mesures la lutte contre l'érosion des terres sur versants cultivés. Ces mesures passent par une révision du traitement des sols, les façons culturales, de l'aménagement des versants et de tous les chemins d'eau. Il n'y pas d'autre méthode rationnelle de gérer efficacement le problème.
Mais cette approche globale de gestion du système érosif nécessite la concertation, non seulement des acteurs, mais de tous les partenaires intéressés.
La situation aujourd'hui dans le Vexin français permet-elle d'envisager cette démarche?
Le 5 septembre 2001 s'est tenu à Théméricourt une réunion du groupe d'étude "Erosion des terres" du Conseil scientifique du PNR. Cette réunion avait pour but de faire le point sur les actions et projets des différents acteurs officiels habilités à traiter ce problème. La question posée était simple : Qui fait quoi ? Le souhait des organisateurs était de proposer la création d'une cellule de réflexion et de continuation des moyens et des actions. Chaque interlocuteur a énoncé ses problèmes et surtout les difficultés rencontrées concernant leur traitement.
Le traitement de l'érosion des sols relève actuellement des élus locaux, des collectivités territoriales, des administrations de l'Etat. L'information préventive est placée sous la double responsabilité du préfet et du maire. La démarche préalable à la réalisation d'aménagements de type préventif et/ou curatif, clairement analysée dans le rapport du GRIF se décompose en deux phases au cours desquelles se succèdent un nombre considérable d'intervenants. La situation actuelle remarque M. Remvikos, membre du C.S. du PNR "est extrêmement complexe, tant sur le plan réglementaire que par la multiplicité des intervenants". Qu'il s'agisse de l'étude préalable destinée à faire valider le projet (phase 1) ou de la réalisation de ce projet (phase 2)la durée des tractations est pour finir décourageante. Décourageante pour la population concernée toujours à la merci d'un retour potentiel, ou bien réel des inondations et des coulées de boues.
Certes les progrès ont été faits en matière de gestion de crises. Les contrats de rivière, selon les règles précédentes, ou maintenant les contrats de bassin instaurés par le Conseil Régional d'Ile-de-France vont dans le bon sens puisqu'ils amènent les riverains à s'associer pour gérer les problèmes globaux posés par les cours d'eau. Mais ce sont les CTE (Contrats Territoriaux d'Exploitation) qui paraissent être les meilleurs outils d'incitation à un vrai traitement de l'érosion des terres. Toute la série de mesures qui les accompagne devrait permettre de définir et d'appliquer une politique de prévention des risques liés à l'érosion. La Chambre Interdépartementale d'Agriculture vient d'ailleurs de publier un dossier sur les CTE-type, applicable à la polyculture pratiquée dans le Vexin.
Le nouveau texte de loi sur l'orientation agricole va dans le même bon sens. L'article 1 de la loi de juillet 1999 est révélateur du changement d'esprit : "La politique agricole prend en compte les fonctions économiques, environnementales et sociales de l'agriculture et participe à l'aménagement du territoire et au développement durable". Deux orientations nouvelles et quasi révolutionnaires : il est enfin reconnu que l'agriculture a une fonction environnementale et participe au développement durable du territoire. Ces deux orientations indiquent la voie à suivre : il faut lutter contre toutes les dégradations de l'environnement qui attentent au patrimoine naturel et à son développement "durable".
Ce changement de la politique en matière agricole est fondamental. Mais touche-t-il les intéressés ? Les réunions traitant des thèmes érosion des terres, gestion des eaux pluviales, risques et les nuisances se multiplient. Les intervenants de toute origine plaident en faveur des aménagements préventifs, en particulier de "solutions douces".
Pendant ce temps les études s'accumulent, les dossiers s'entassent, les victimes des inondations et des coulées de boues attendent Le temps passe, mais le système érosif perdure, entraînant une perte irréversible des terres, ainsi que des éléments fertilisants. Quant aux conséquences économiques on en connaît le poids, aussi bien au niveau des coûts de production et de rendement qu'à celui, bien plus lourd, du traitement des dégâts.
Que proposer ?
Le département du Val d'Oise n'est pas le seul touché par le fléau. Autour de lui des expériences se multiplient dont on commence à apprécier l'efficacité. Certes il n'y a pas de remède miracle mais, dans les cas connus, une volonté de tous les acteurs (en particulier et ceci est fondamental des agriculteurs et des élus) d'aborder globalement le problème.
L'opération que nous proposons dans le cadre du Vexin français pourrait démarrer d'un groupe restreint décidé à monter une expérience grandeur nature sur un espace limité englobant soit un versant tout entier soit, ce qui serait mieux, un petit bassin versant.
Le déroulement de l'opération consisterait :
Ces trois préoccupations : connaissance, expérimentation, sensibilisation pourraient être le fait d'un groupe de travail qui inclurait les agriculteurs, les élus, les universitaires déjà engagés dans la lutte contre l'érosion et tout volontaire intéressé par le projet. Ce groupe pourrait tout naturellement s'inscrire dans le cadre du PNR du Vexin français.
En décidant de créer le PNR, la Région Ile-de-France et les collectivités responsables ont marqué leur volonté de protéger l'un des territoires les plus remarquables de l'Ile-de-France, en conciliant la protection de l'environnement et le développement économique. "Champ d'expérience et de recherche" comme le stipule la Charte, le Parc peut et doit être porteur d'une dynamique visant à protéger le patrimoine naturel du Vexin français. Par la création du PNR que les élus, rappelons-le, ont décidé solidairement, le devenir du territoire passe, entre autres, par la réalisation et la gestion d'un projet commun. La lutte contre l'érosion des terres est à la hauteur de l'ambition initiale.
Actuellement, reconnaissons-le, en ce domaine, le Parc n'apparaît pas à la majorité des élus comme l'interlocuteur privilégié qu'il devrait être. Un chargé de mission (eau et déchets) et un groupe d'études du Comité Scientifique spécifiquement habilité à traiter de la question érosion des sols, ne peuvent que constater leur isolement. Certes des études ont été réalisées par M. Hullard (chargé de mission eau et déchets) à la demande de certains élus sur les bassins versants de l'Aubette de Magny et de celle de Meulan, d'autres sont en cours : participation à l'étude préalable à l'élaboration d'un PPRI sur Magny et Nucourt, participation à l'étude du bassin versant du rû ? (illisible) et surtout suivi de la qualité des eaux des rivières sur tous les cours permanents (opération démarrées en 2001). Ces travaux sont positifs.
Reste le côté recherche, naturellement dévolue au Conseil Scientifique. Lors de la première réunion de ce Conseil en avril 1996, son président, M. Radet rappelait que le rôle du C.S., figurant dans les statuts du Syndicat mixte était "la recherche, le conseil et l'appui scientifique et technique dans la conduite de la politique du Parc relative à réalisation d'actions expérimentales dans les domaine de la gestion et de la protection du patrimoine". M. Radet rappelait également que le C.S. n'a pas de pouvoir décisionnel, ce rôle revenant naturellement au Comité Syndical du PNR, mais il insistait sur les rôles de conseil et de recherche opérationnelle qui lui étaient dévolus.
La seule action de recherche financée par le Parc est, actuellement, l'implantation d'une station de mesures de l'érosion des terres, couplée avec une station pluviométrique automatique, implantation prévue sur le trajet d'une ravine incisée au fond d'un vallon sec, anciennement tributaire de la Viosne, au niveau de Courcelles. Cette station doit permettre l'étude qualitative et quantitative des éléments en transit dans la ravine. Pour ce faire, une convention a été signée entre le PNR et deux équipes universitaires : celle du Centre de Biologie-Ecologie de l'ENS de Saint-Cloud, celle du Laboratoire de géographie physique de l'Université Paris VII, Denis Diderot. Des chercheurs et des étudiants de ces deux centres universitaires devraient assurer les analyses des sédiments et des eaux en transit.
A ces trois partenaires s'est associée la DDE 95 qui prend en charge l'infrastructure de la station, dans le cadre de la création d'un bassin en eau permanente (projet suivi par J.M. Lardy, ingénieur hydraulicien). Le suivi des stations, les prélèvements réguliers, doivent être réalisés par les agents du Parc. L'ensemble doit être terminé avant la fin 2001.