Paraquat, la mort au bout de la sulfateuse
La
France a oeuvré contre l'interdiction en Europe de ce pesticide
très
toxique. Quand les intérêts économiques priment sur
la santé publique. Par Corinne BENSIMON, Libération
mardi 25 novembre 2003
Combien
pèse l'avis des experts en toxicologie dans
la politique française de prévention des risques liés
aux pesticides ? Pas grand-chose, si on en juge par l'action récemment
menée
par la France en faveur de l'herbicide le plus controversé, car
le plus toxique pour l'homme : le paraquat, numéro deux mondial
des désherbants,
et produit phare de la firme Syngenta. Le 3 octobre, lors d'une réunion
des Quinze à Bruxelles dont l'enjeu était le bannissement
de l'usage de ce produit dans l'Union européenne, Paris a pesé de
tout son poids pour éviter un verdict d'interdiction. Grâce à la
France, le paraquat a été inscrit sur la nouvelle liste
des pesticides autorisés dans l'Union européenne aux termes
de la directive 91/414.
Ce vote a de quoi surprendre. La France campait depuis plus d'un an dans
le camp des pays (Autriche, Luxembourg, Suède, Danemark et Finlande) réclamant
le retrait de ce produit du marché européen. En outre, la Commission
d'étude de la toxicité des produits antiparasitaires à usage
agricole (alias la «com-tox»), groupe de scientifiques indépendants
chargé par le ministère de l'Agriculture d'évaluer les risques
liés aux pesticides, avait conseillé son interdiction, de même
que les services phytosanitaires du ministère. Etrange vote qui met en
relief l'opacité des circuits de décision en matière de
contrôle des pesticides et, incidemment, les carences dans le suivi de
l'impact de ces substances pour la santé publique en général.
Bénédiction. Le paraquat est, de longue date, l'enjeu d'un affrontement
délicat entre préoccupations économiques et sanitaires.
Il est une bénédiction pour la production agricole, notamment dans
les pays du Sud, qui en achètent les trois quarts. Dans les zones chaudes
et humides, y compris dans les Départements d'outre-mer, où les
herbes poussent vite, le désherbage des cultures de rente (café,
thé, bananes...) est un poste stratégique. Le paraquat a l'avantage
d'agir très vite, outre celui de ne pas polluer l'eau : il désherbe
en moins de quarante-huit heures, contre un mois pour les autres herbicides «non-sélectifs».
Revers de la médaille : c'est un poison violent pour l'homme, «une
vraie saloperie», selon les termes d'un médecin en milieu agricole.
Suicides. Dans la nomenclature des produits chimiques, il est classé T
+, soit très toxique. «En cas d'ingestion, une grande gorgée
suffit, il n'y a aucun antidote. La mort survient dans des douleurs atroces,
par détresse respiratoire. Au mieux immédiatement, au pire plusieurs
jours après», explique Daniel Marzin, président de la «com-tox»,
chercheur à l'Institut Pasteur et professeur de toxicologie à l'université Lille
2. L'empoisonnement au paraquat est un mode de suicide fréquent en milieu
agricole. Il est également la cause de centaines de morts par ingestion
accidentelle, notamment dans les pays en voie de développement, où les
produits agrochimiques sont souvent stockés «à portée
de main», dans les maisons.
Pour la France métropolitaine, les centres antipoison ont enregistré 54
morts en moins de quatre ans, dont trois accidentelles. «Des mésusages» dont
ils ne sauraient être tenus pour responsables, soulignent les industriels,
Syngenta en tête. Mais quid des politiques qui valident les autorisations
de mise sur le marché ? «Si on peut supprimer un produit qui tue
de façon si atroce, il faut le faire», tempête Daniel Marzin. «Surtout
qu'il existe des alternatives.» Aussi, lors de sa réunion du 15
janvier 2003, la «com-tox» a-t-elle attiré «l'attention
de la DGAL (Direction générale de l'alimentation du ministère
de l'Agriculture) sur le problème de santé publique posé par
cette substance». Elle a recommandé sans ambages «l'interdiction
de l'utilisation des spécialités (du paraquat) en pulvérisation à l'aide
d'appareils à dos». C'est en effet «à dos d'homme» qu'est
vaporisé cet herbicide dans les pays chauds, Antilles comprises. Et c'est
ce qui est la cause de centaines d'accidents professionnels chaque année
dans les pays du Sud (1).
Brûlures. Le paraquat est très irritant pour les yeux et les poumons,
et surtout, il brûle la peau par contact. «Brûlures insidieuses,
souligne Daniel Marzin, car on ne sent rien sur le moment.» Or les pulvérisateurs
fuient, parfois, provoquant des brûlures gravissimes dans le dos ou le
long des jambes. Sept cas ont été recensés en 2002 par la
Mutualité sociale agricole (MSA), chiffre non exhaustif qui fait du seul
paraquat le responsable d'un tiers des brûlures graves par produits phytosanitaires
en France métropolitaine, où cet herbicide est pourtant essentiellement
diffusé par tracteur.
Et dans les DOM, où le pulvérisateur à dos est le mode majeur
d'épandage ? La «com-tox» a tenté d'avoir des chiffres.
Echec. Car, «dans les DOM, il n'y a pas de centre antipoison, ni de médecine
sociale agricole», explique Daniel Marzin. Cependant, nul ne conteste l'existence
d'accidents - pas même Syngenta, qui insiste sur le fait que le port d'une
combinaison étanche, de bottes, de gants et d'un casque rend l'usage de
son produit sans risque. Protection «irréaliste» dans les
pays chauds, objecte la «com-tox». D'autant que, comme le déplore
le secrétaire général de l'Union des industries de protection
des plantes (Uipp), Jacques My, «il n'y a en général que
peu de contrôle des conditions d'utilisation des pesticides».
Consensus. Du coup, début 2003, l'idée d'une interdiction du paraquat
fait consensus chez les experts français. Lors des réunions à Bruxelles,
la France s'oppose à l'agrément du produit. Le 10 avril encore,
une note interne à la DGAL, la direction du ministère de l'Agriculture
compétente pour les homologations, conclut que la «non-inscription
de cette substance active au niveau communautaire» est la «seule
méthode efficiente pour résorber une source majeure d'accidents
professionnels». Pourtant, le 3 octobre, la DGAL (passée sous le
contrôle de Thierry Klinger, ex-préfet du Finistère, après
le «débarquement» abrupt de Catherine Geslin-Laneelle, nommée
par Jean Glavany sous le gouvernement précédent) donne consigne
de voter à Bruxelles pour continuer d'autoriser le paraquat...
Pourquoi ? «Nous avons fait une enquête auprès des préfets
des DOM. Une interdiction aurait posé des problèmes de remplacement
du produit dans les Antilles, et cela demande du temps à mettre en place»,
plaide Thierry Klinger. Et puis, «plutôt que de rester dans l'opposition,
nous avons contribué à débloquer le dossier», affirme-t-il,
se réjouissant du «compromis acceptable proposé par la Grande-Bretagne» (qui
abrite l'usine européenne de fabrication du paraquat). Explication de
texte : l'autorisation, donnée pour dix ans, a été assortie,
exceptionnellement, d'une requête : Syngenta devra présenter dans
cinq ans le bilan de sa contribution à une utilisation plus sûre
de son produit, via des formations et des distributions gratuites de protections.
L'entreprise propose des «ponchos en toile cirée et des gants aux
utilisateurs métropolitains», dit François Bonnot, responsable
des phytosanitaires chez Syngenta- France. Et pour les DOM ? «On cherche
un poncho en matériel allégé...»
Le paraquat, qui représenterait un chiffre d'affaires annuel de 500
millions de dollars pour Syngenta, et bientôt pèsera beaucoup
plus, grâce à une
nouvelle usine en Chine, vaut bien de faire un peu de shopping. D'autant
que, lors de la même réunion du 3 octobre, les Quinze ont voté l'interdiction
de l'atrazine et de la simazine, deux autres herbicides... produits,
eux aussi, par Syngenta. Le cours en Bourse de la firme avait aussitôt
plongé de
4,3 %. Si le paraquat avait été interdit, plus dure aurait été la
chute...
(1) «Paraquat in Developing Countries», International Journal of Occupational Environmental Health, octobre 2001.