CHEMINS DES EAUX, CHEMINS DES HOMMES ?
par
Christian WEISS biogéographe
Erosion des sols agricoles : des aléas au risque naturel…
L’oscillation climatique océanique de la dernière
décennie,
qui succède à une oscillation continentale plus sèche (1974-1993),
se traduit par une variation dans l’intensité et la fréquence
des pluies. Associée à la nature limoneuse des sols du Val d’Oise,
très sensibles à la battance (2,2 à 2,4) cette oscillation
océanique aggrave depuis quelques années les phénomènes érosifs,
notamment dans cette région de grande culture. Une autre "oscillation",
de type politique (PAC ), a induit la réduction des surfaces en herbes
au profit des grandes cultures, participant ainsi à la mise à nu
des surfaces agricoles et à leur vulnérabilité. Cette altération,
qui se manifeste très concrètement sur le terrain, est ressentie à présent
par les diverses personnes concernées.
À
la date du 22 mai 2001, au cours d'une rencontre en plein champ, entre exploitants
agricoles, DDE, PNR, DDAF… les réflexions se précisent
:
M. Tomassin, agriculteur dont les parcelles sont incisées par des ravines à Courcelles-sur-Viosne
: "Depuis trois années, les nappes phréatiques remontent,
saturant les sédiments, la moindre averse active les matériaux".
M. Leplus, président de la FDSEA du Val d'Oise : " On voit bien,
sur les crêtes, que les plantes n'ont pas la même taille, on assiste à une
baisse de rendement progressive, plus haut, on voit même les sables affleurer ". À une
observation de M. Lardy, responsable DDE, sur la constance historique de l'érosion,
M. Leplus rajoute, "Oui, mais aujourd'hui, si nous sommes ici, c'est qu'il
y a problème…"
De nombreux paramètres concourent au risque érosif :
- une fragilité pédologique, renforcée par une diminution
des teneurs en matières organiques (passée en moyenne de 4 % à 1,5
%), et induite par les variations d'amendements et de recyclage des résidus
végétaux (en particulier par la réduction des surfaces
en herbe).
- le sens des labours, la charge mécanique et les traces de roues des
tracteurs qui favorisent un tassement du sol et les départs de
ruissellement par des amorces de rigoles.
- l’augmentation de la surface des parcelles en grande culture, les pratiques
culturales et la disparition de certains éléments du maillage paysager
comme les haies, les talus, les fossés et les chemins qui modifient l'hydrosystème
de surface.
Par ailleurs, les nouveaux lotissements périurbains et leurs dessertes,
qui entraînent une imperméabilisation croissante sur les lignes
d’écoulement naturel des talwegs, concourent également à cette
vulnérabilité.
- les aménagements, voirie et ouvrages d’art, peu appropriés
ou mal entretenus, sont parfois mis en cause comme facteurs déclenchant
dans les risques différés (discontinuité des fossés,
buse d’écoulement aléatoire …).
L’érosion au regard de la biogéographie
Les phénomènes érosifs induits par les pratiques agricoles,
questionnent le biogéographe sur les paysages ruraux, leur aménagement,
leur mutation, et les origines de leur maillage dont celles du réseau
viaire. En se référant au fonds historique et aux observations
de terrain, le biogéographe peut avancer quelques hypothèses sur
leur plurifonctionnalité.
Le Vexin français, par son histoire, représente un terrain d'étude
exemplaire quant à l'évolution de l'agriculture et aux rapports
que l'homme entretient avec la nature, en particulier en raison de ses caractères
géomorphologiques et de sa situation géographique en partie francilienne,
où se côtoient villes et campagnes.
Pour tenter de comprendre les antagonismes qui s'expriment entre agriculteurs,
néoruraux et urbains à propos de la perception du milieu rural,
il semble essentiel de développer préalablement quelques réflexions
et quelques hypothèses sur les origines de ces divergences, notamment
quant à l'évolution et au modelage du paysage au fil de
l'histoire.
De nombreuses perceptions du paysage sont citées : la sensibilité de
celui qui l'observe de l'extérieur et de celui qui y vit expriment vraisemblablement
des densités de regards distincts.
Même en s’éloignant du Vexin, on demeure constamment au cœur
du nœud gordien où l'homme et la nature à la fois
se confondent et se dissocient.
Sans une épistémologie paysagère il paraît difficile
d'appréhender l'ensemble des enjeux déterminant agriculture
et environnement, et de tenter d'en associer les acteurs.
L'une des approches sujettes à équivoque concerne les fonctions
des éléments paysagers composant le maillage de la nature
rurale.
Entre le jardin paysager, entretenu dans un but artistique ou de mise
en valeur d'une demeure nobiliaire, et le bocage, perçu par le promeneur contemporain
comme un immense jardin rural, on peut pressentir l'origine du malentendu, surtout
si on prétend aujourd'hui investir les agriculteurs de l'entretien de
ce maillage… pour le plaisir des yeux urbains …
Sans la (re)définition du rôle des éléments paysagers
et de leurs éventuelles fonctions environnementales, accompagnée
d'une concertation avec l'ensemble des acteurs ruraux, aucun projet paysager
rural ne pourra être initié.
L'apparence du réseau viaire, que l'on peut comparer à la "philosophie
architecturale" d'un arbre, mérite une attention particulière.
Le tronc, anciennement les grands chemins, reliant les villes, correspondent
aujourd'hui aux routes nationales ou aux autoroutes. Les branches, chemins
plus modestes, de ville à village ou de village à village, s'apparentent
aux branches, à présent aux routes secondaires, enfin les rameaux,
desservant les lieux-dits, les fermes, les champs représentent
le chevelu viaire subsistant aujourd'hui.
Observer l'état sanitaire de certains arbres "cierges" élagués à la
tronçonneuse ou imaginer un système sanguin réduit aux artères
et aux veines permet de s'interroger sur le rôle et les fonctions
d'une arborescence viaire, tant collective que circulatoire.
Chemins : origine et usages
L’histoire des paysages révèle, au fur et à mesure
du perfectionnement des outils de lecture et d'investigations, une succession
de volontés d'installations puis d’aménagements paysagers,
auxquelles l'homme chasseur, puis l'homme agriculteur contribue.
L'archéologie, dont l'archéologie aérienne, permet de lire
sur des photographies les vestiges des campements où les chasseurs se
postaient pour attendre le passage des migrations d'herbivores, voici 50 à 60
000 ans.
Ils révèlent surtout, les traces à l’origine des premiers
chemins de transhumance des animaux sauvages suivant l’axe des talwegs,
le chemin des eaux coïncidant souvent avec la voie de déplacement
la plus “facile”.
Plus tard, les premières installations humaines, en amont des talwegs,
sur les éperons, établissent à la fois que les premiers
défrichements et les cultures du début du Néolithique induisent
des phénomènes érosifs, encore observables de nos jours
grâce à l'étude et à l'analyse des colluvions.
Passer des fonds de vallée ou de vallons aux crêtes semble plus
aisé en suivant les talwegs, surtout s'ils sont à sec une bonne
partie de l'année.
Plusieurs hypothèses s'opposent :
ß
celles privilégiant l'opportunité d'utiliser ces chemins tracés
par les eaux et l'érosion, qui permettent une progression facile.
ß
celles arguant notamment des inconvénients à circuler sur des voies
humides, glissantes ou malsaines (moustiques) et préférant imaginer
un tracé des chemins parallèlement aux talwegs, mais un
peu en amont de leur versant.
Il est probable que ces deux hypothèses ne sont pas contradictoires et
que selon la pente, la nature des sols et des roches, la pluviosité et
le climat locaux, certains chemins correspondent aux fonds de talwegs et d'autres
aient été tracés sur leurs déclivités.
Une étude très récente réalisée à l'initiative
du Service départemental de la Direction des Affaires Culturelles du Conseil
Général du Val d'Oise, à l'occasion des travaux concernant
la déviation de Marines, ouvre vers des approches de la relation Homme/Espace à approfondir,
dont l'évolution du réseau viaire : "La dynamique du réseau
des voies est fortement liée à celle des établissements.
La création ou le déplacement de nouvelles implantations impliquent
la création d'axes de circulation,, l'habitat est alors morphogène
du réseau viaire. Inversement la route peut attirer l'habitat, c'est elle
qui devient morphogène pour l'habitat ."
Deux hypothèses "morphogènes" (que je synthétise)
se dégagent des conclusions de cette étude, quant aux talwegs,
aux itinéraires et aux alignements remarquables structurant les sites
expertisés :
- "les axes de grand parcours, [adaptés à l'évolution
des transports], traversant la zone sans tenir [toujours] compte de la
topographie."
- "Les voies de communication de proximité, plus finement adaptées à la
topographie,(…) [vraisemblablement] en relation avec les sols et
l'hydrographie."
Plusieurs cartes, réalisées dans le cadre de cette étude,
révèlent effectivement de fortes convergences et des correspondances
entre talwegs et itinéraires.
Par ailleurs, cette étude archéologique a confirmé qu'il
existe des corrélations entre parcellaire et chemins bordés de
fossés ce qui laisse admettre le rôle de drainage que tient, depuis
sans doute l'époque médiévale et jusqu'aux années
1950, une partie du réseau viaire. Elle conclut une partie de son diagnostic
sur "l'importance de la réalisation de circulations transverses [par
rapport aux axes dominants] à la fois pour les hommes, mais aussi pour
l'eau".