Les moutons de Monsieur Paul : Une histoire exemplaire de notre campagne
Le Vexin français
ne semble pas avoir été une grande terre d'élevage. Néanmoins,
encore dans des temps récents, les animaux étaient omniprésents
à l'intérieur du village d'Avernes et dans les alentours. Une
idée du cheptel est fourni par l'instituteur Eugène Videcoq dans
sa monographie de 1899. Les chevaux constituaient le moteur des exploitations
et en définissaient la richesse. Les bovins ne semblent pas avoir été
très nombreux. Par contre l'élevage des
moutons
représentait une activité digne d'intérêt. Un total
de 783 béliers, brebis et agneaux sont comptabilisés. Le troupeau
le plus important appartenait à la Grande Ferme (place du Marché)
et son dernier berger, Monsieur Paul, en place pendant des décennies,
incarne bien cette dure profession. Une carte postale, probablement des années
1920 le représente avec ses moutons. La
photo est prise de loin mais laisse néanmoins entrevoir sa casquette
et il est, comme les habitant l'on connu jusqu'à sa mort, entouré
de deux fidèles compagnons.
Le caractère pénible du travail du berger apparaît de façon
poignante
au travers d'un témoignage reproduit dans l'excellent livre de Michel
Bozon et Anne-Marie Thiesse, publié aux éditions Royaumont en
1980. On y lit :" La nuit, j'étais quelquefois dans une plaine,
à deux kilomètres de la maison, au bord d'une grande route. Ma
mère venait avec une lampe-tempête, à deux heures du matin,
m'apporter du café. Il y avait du vent. Je chantais, tellement j'avais
peur. J'étais dans une cabane en bois rudimentaire, qu'on déplaçait,
avec un lit de camp. Et le chien couchait en dessous, dans une niche. Et je
ne pouvais pas sortir de la cabane, même pour faire pipi, parce que le
chien grognait
"
Nous ne connaissons
pas l'identité du témoin, mais par contre nous savons que Monsieur
Paul couchait lui aussi parmi ses moutons. Il utilisait une roulotte qui existe
toujours au fond d'un jardin. Elle est encore perchée sur ses grandes
roues métalliques. Les brancards, qui devaient autrefois exister à
l'avant pour la tracter avec des chevaux, ont été remplacés
par un triangle permettant l'attelage derrière un tracteur.
La trace du lit
se distingue encore à l'intérieur, ainsi que l'emplacement où
son occupant faisait du feu. Enfin, à l'arrière il y a les chaînes
pour attacher les chiens.
Monsieur Paul faisait toujours le même chemin pour rentrer chez lui dans
la petite maison du côté de Chantereine au sol en terre battue,
qui est aujourd'hui complètement perdue dans un environnement pavillonnaire.
Il empruntait la rue de la Croix du But, passant devant la maison de Charles
et Anne Marcon. Ainsi est née l'inspiration du portrait réalisé
par le peintre qui nous a donné l'autorisation de le reproduire. La casquette
est reconnaissable, le bâton à la main et de part et d'autre, les
silhouettes des deux chiens. Monsieur Paul vivait seul. Il s'est éteint
dans les années 70 et pour pouvoir accéder à sa dépouille
il a fallu abattre ses deux chiens qui ne laissaient personne s'approcher.